Louis Cadoret, mort pour la France, mort pour La Chèze - La commune de La Chèze
La Commune de La Chèze

Louis Cadoret, mort pour la France, mort pour La Chèze

Le 13 novembre, 2015

150px-Label_14-18_2Dans notre évocation du calvaire de la première guerre mondiale entamée l’an dernier lors de la commémoration du 11 novembre 1918, nous avions laissés les soldats chéziens dans l’enfer froid et boueux des tranchées en cet hiver 1914-1915. Pour vous présenter le fil de l’Histoire, nous allons utiliser un plus précieux document historique de notre commune datant de cette époque. Ce document a exactement 100 ans, c’est un petit carnet de comptabilité, utilisé par Louis CADORET, jeune chézien de 22 ans, pour inscrire avec une belle et fine écriture, son journal de guerre, écrit au jour le jour les premières semaines du conflit.

Sur 52 pages, Louis va raconter la joie du départ, son quotidien de soldat, le baptême du feu, ses premières visions des champs de batailles, la mort. Nous vous en livrons quelques extraits : « Ces derniers moments passés à la caserne me sont bien chers, mes camarades et moi sommes unis par le même devoir : Servir la Patrie. Nous sommes tous remplis de l’amour de la Patrie, de patriotisme et nous sommes heureux de pouvoir infliger à ces rebelles une bonne raclée ». « Tous ces derniers jours, c’est un va-et-vient perpétuel dans la cour de la caserne. Les Officiers se rassemblent et discutent longuement/ … /Quant à nous, braves troupiers, on se rassemble par petits groupes et l’on discute le coup autour d’une bouteille de bière… ».

La tension monte, le 31 juillet 1914 le Régiment a reçu l’ordre de partir à 6 heures du matin. « A un moment donné, j’aperçois le Capitaine, brave homme de quarante-cinq ans qui aussitôt averti de l’alerte se précipite au bureau de la Compagnie et nous rencontre dans l’escalier en nous disant : « cette fois les enfants, ça y est, on va pouvoir dérouiller les fusils » et nous, tous en cœur de lui répondre « oui mon Capitaine ». « Cinq heures et demi arrive, le Régiment se rassemble en carré dans la grande cour et le Colonel présente le drapeau et espère qu’il n’y aura pas un lâche parmi nous et que nous soyons victorieux. La Musique et la clique sonne « aux Champs » puis joue « La Marseillaise » et dans un profond silence et une discipline de fer, nous présentons les armes… ».

Louis quitte Soissons pour un parcours de 207 km en train pour l’Est de la France. « Ah ! Quel vivat de la part des habitants ! On ne voit que les chapeaux et les mouchoirs voltiger et tout le long du parcours, ce sera la même chose. Enfin le train se débine et l’on file vers la frontière./…/ Nous arrivons à Chalons sur Marne. Les artilleurs sont en train de charger les pièces et les caissons./…/Tout ça, c’est les pièces de 75 si populaires ». « C’est à la gare un va et vient perpétuel de réservistes qui s’en vont rejoindre leur corps et ils partent tous avec confiance et ils pensent que cela ne va pas durer ».

Mais bientôt nos soldats vont découvrir les marches à pied… Au départ tout va bien : « Tout le monde, colonne par quatre sur la route et on entonne encore une fois « le Chant du Départ » et « la Marseillaise ». Tous les hommes sont bien disposés. Nous traversons la Meuse, quelle jolie rivière, je la contemple en passant. Il fait une chaleur torride et l’on voudrait bien pouvoir s’échapper et aller prendre un bain mais il faut suivre le mouvement. Un coup de sifflet retentit, c’est la pause. Quelle joie, voilà cinquante minutes que nous marchons et nous sommes déjà plein de poussières et le visage ruisselant de sueur laisse des empreintes noires de crasse, mais peu nous importe, nous marchons en avant./…/Nous voici en pleine forêt et nous gravissons une côte, nous commençons à nous impatienter et à crier mais le Capitaine nous encourage en nous disant : « encore une pause mes enfants et nous arrivons ». Ah ! Que les dix minutes de repos nous font du bien. J’ai des souliers neufs et des ampoules aux pattes. Ah ! Bon Dieu que c’est dur à démarrer mais une fois échauffés, on marche tout de même et personne ne cherche à rester en arrière. Enfin après une marche encore longue, on nous annonce que nous arrivons. Ah ! Quelle joie, moi je ne sais sur quelle jambe tenir tellement mes pieds me font souffrir mais il faut apprendre à souffrir et à être courageux car nous aurons peut-être des journées plus rudes que celle-ci ». « Tout d’un coup, on entend un roulement de tambour, c’est le garde champêtre du pays qui annonce aux habitants l’ordre de Mobilisation Générale. La guerre est inévitable mais peu nous importe, on est tous bien décidés et nous avons confiance en nos chefs./…/ Nous voilà qui commençons encore à chanter »le Chant du Départ » mais le chef de Bataillon nous fait dire de faire silence, on est en guerre, on ne chante pas. » Le Capitaine rassemble la Compagnie et explique le rôle que nous avons à faire à l’endroit où nous sommes : Fortifier le village et les hauteurs d’Hattonchâtel, bonne position et nous disons : « jamais les boches ne grimperons la côte ou alors pas beaucoup ». Une heure après, chacun muni de pioches et de pelles que nous avons réquisitionnés au pays, nous voilà partis faire des tranchées, faire des abattis de bois, tendre des fils de fer, nous raclons tout, il ne reste plus rien. » « De temps en temps , un ronflement de moteur, on lève la tête et l’on aperçoit un taube (dirigeable allemand) qui vient nous dire bonjour mais on le salue avec des pruneaux qui ne sont pas facile à digérer. » « vers 5 heures, un aéroplane allemand vient voler au-dessus du pays et nous lance des bombes. Alors fusils et mitrailleuses se mettent à cracher si bien qu’il fait demi-tour et rentre chez lui. » « C’est une journée que je garderai le restant de ma vie au sommet du crâne » « le canon fait entendre sa grosse voix autour de cette malheureuse ville qui résiste et attend la délivrance », à l’aube les régiments se coulent dans les sous-bois, soudain « les Boches sont à deux mille mètres de nous. A peine déployés, nous plaçons nos sacs devant nous pour servir de pare-balles et l’on entend des balles siffler à nos oreilles. Cela nous émotionne, on a la fièvre, on a chaud/…/ au premier bond, on laisse derrière nous quelques blessés et des tués mais cela nous laisse complètement froid. On ne s’inquiète pas, on marche en avant /…/ mais la situation devient bientôt intenable dans ce petit vallon que je reverrai toute ma vie. L’ennemi a braqué sur nos camarades ses mitrailleuses et il est impossible de dresser la tête tellement on est fauché par les balles et les obus qui pleuvent dru comme grêle /…/Tout d’un coup, un bruit sec se fait entendre, un sifflement puis une détonation : c’est notre 75 qui se met de la partie et je regarde avec plaisir le boulot qu’il fabrique/…/ A trois heures de l’après-midi, je ne sais pas si un camarade a voulu faire le brave en sortant du bois ! Au même instant, nous recevons une pluie d’obus sur la tête et nous sommes obligés de nous replier tellement le bombardement s’acharne à vouloir nous anéantir./…/Un éclat d’obus tombe et rase la visière de mon képi et me chauffe les doigts de pieds mais ce n’est pas le moment de rester là. ».

Les 23 et 24 Août « nous rôdons autour de l’ennemi sans pouvoir l’atteindre. Nous sommes fatigués et le régiment n’est pas encore complètement reformé. Cependant, la fusillade continue et on ne voit pas que nous reculons toujours. /…/Les Boches nous ont fauché nos mitrailleuses et tout penauds nous nous replions après avoir laissé beaucoup des nôtres dormir dans le soir leur dernier sommeil. »

La cruelle réalité de la guerre s’impose à Louis mais le ressort patriotique est puissant, ainsi « nous autres, 2ème Compagnie, nous avons la garde du drapeau, Devoir Sacré que nous ferons jusqu’au bout, pas un ne veut revenir sans avoir ramené le drapeau. » Parfois un petit miracle a lieu : « Tout d’un coup, nous apercevons un chasseur à pied qui vient avec nous. Il est affamé, nous le restaurons, voilà trois jours qu’il rodait dans les lignes Boches et ma foi, par un hasard heureux, a pu se débiner sans être vu. Il est affecté à mon escouade et nous sommes heureux d’avoir un chasbif avec nous. ».

Le 31 aout c’est Louis qui sera miraculé : « Ce jour-là, un obus est tombé à 2 mètres de moi, m’a fait tomber à genoux et je n’ai rien, rien. Chacun essaie de ramener le plus de blessés que possible car les Boches vont arriver. Le soir, contre-attaque à la baïonnette dans les bois mais nous n’avons pu avancer jusqu’à eux tant que leurs mitrailleuses faisaient effet sur nous. » Début septembre la mort frôle Louis une nouvelle fois : « Nous construisons des tranchées. A peine installés, les obus tombent autour de nous. A un moment donné, deux ou trois tombent en pleine tranchée et, spectacle effrayant, deux de mes camarades se trouvent déchiquetés. Moi, 5 mètres en arrière avec mon Capitaine que je ne quitte pas une seconde, nous n’avons rien. ».

Le récit devient de plus en plus dramatique, l’intensité est palpable. Le 6 septembre 1914 sera pour Louis la journée la plus funeste. En effet lors de l’offensive générale ordonnée par le généralissime Joffre : « A midi le bataillon a reçu l’ordre de se porter en avant et nous marchons bon train. On va leur passer quelque chose car on en a marre d’eux. Nous entrons en ligne à midi et demi et c’est plaisir de voir la deuxième compagnie avancer à 50 mètres des Boches et à chaque coup de fusil, on a son boche et on le voit faire une pirouette et rester là. Mais bientôt je vois mon Capitaine porter sa main au côté gauche. J’appelle les camarades et dit que le Capitaine est blessé et nous nous empressons de faire un pansement sommaire en plein champ de bataille. La mitraille fait rage autour de nous mais peu nous importe, il faut l’emporter. Au bout d’un moment, la position devient intenable tellement les obus des deux partis tombent autour de nous /…/ A ma section, sur 42 partis à l’assaut, 22 sont revenus, nous n’avons eu que deux tués ou disparus, tous les autres sont blessés. Ce qui nous embête le plus, c’est que nous n’avons plus de Capitaine. Moi, je rentre immédiatement à ma section après avoir versé des larmes sur le sort de notre bon père car c’était un père de famille qui avait soin de ses enfants ».

Louis CADORET vient de perdre son Capitaine, son « père d’armes », on le sent très affecté, pour la première fois on voit ses larmes couler. Dans son précieux manuscrit Louis CADORET avait évoqué les pensées les plus chères de ses camarades au plus dur des combats, il va nous livrer ici la plus poignante déclaration d’amour à La Chèze : « celui-ci c’est sa fiancée qu’il veut embrasser une dernière fois, celui-là c’est sa mère, l’autre un parent ou un ami, moi ma dernière pensée se porte vers ma petite chaumière qui est là-bas, au bout d’une jolie rivière en plein cœur de la Bretagne et je revois toutes sortes de souvenirs… »


Partager cet article :